Le 1er août marquera le 30ᵉ anniversaire de la mort de ma mère. C’était en 1996, en pleine guérilla. Chaque soir, jusqu’à 15 000 personnes cherchaient refuge sur le campus de l'hôpital Lacor pour échapper aux incursions des rebelles de la Lord’s Resistance Army, qui pillaient et tuaient impunément.
Malgré la grave insécurité, des centaines de personnes assistèrent aux funérailles de ma mère. Elle fut enterrée au cœur de l’hôpital, sous la grotte de Notre-Dame de Lourdes, inaugurant ainsi ce lieu qui accueillit ensuite le docteur Matthew, emporté par Ebola en 2000, mon père en 2003, puis le frère Elio, vaincu par le COVID, et le docteur Cyprian Opira, qui avait succédé au docteur Corrado à la direction de l’hôpital.
Beaucoup de choses ont changé en 30 ans. La paix a permis une reprise socio-économique très lente, qui n’a pas encore comblé le retard accumulé durant les 26 années de guérilla. On voit apparaître des groupes de population bénéficiant d’un plus grand bien-être (et de nouvelles attentes), mais d’immenses poches de pauvreté et d’extrême pauvreté subsistent. L’hôpital, qui a résisté à la tempête des années les plus sombres, a plus que doublé de taille, en cherchant toujours à s’adapter aux besoins de la population. Aujourd’hui, il doit relever de nouveaux défis imposés par l’évolution progressive du contexte social et des pathologies — les maladies chroniques commencent à augmenter — ainsi que par les besoins technologiques croissants.
Des changements d’époque s’imposent à l'Hôpital pour qu'elle puisse rester fidèle à sa mission. Ici, la médecine moderne doit être conciliée avec la sobriété des moyens. Le discernement clinique fondé sur les capacités diagnostiques du médecin reste primordial, tout en se confrontant à l’évolution impressionnante — et extrêmement coûteuse — des plus récents outils diagnostiques et thérapeutiques.
Dès le début, le Lacor a accordé une grande importance à la formation, encouragée et développée par mes parents, depuis l’école d’infirmières jusqu’à la création de la Faculté de médecine de Gulu, dont le Lacor est l’un des piliers. Le contexte demeure extrêmement pauvre et les technologies ne sont pas celles des pays à hauts revenus, mais le Lacor est un « système » solidement éprouvé où l’on peut pratiquer une médecine sérieuse et où un médecin peut enrichir son expérience, en affinant des qualités souvent éclipsées aujourd’hui par l’hypertechnologie. Ces qualités sont également recherchées sous nos latitudes, et c’est pourquoi l'Université de Sherbrooke et certaines universités italiennes envoient volontiers des étudiants et des médecins en spécialisation pour un stage à la fois particulier et précieux.
