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Le voyage et l'espoir

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Mzee Tabliq, alias Yusuf Abbas, consacre sa vit à transporter des gens qui veulent aller à l'hôpital St. Mary's Lacor.

Pour nous qui vivons au Canada, se rendre à l’hôpital n’est pas difficile. Dans nos grandes villes, comme Montréal et Québec, il y a plusieurs hôpitaux. Les transports en commun desservent tous les hôpitaux, un taxi est toujours disponible, et en cas d’urgence, on appelle le 911 et l’ambulance arrive. Mais en Ouganda, si vous avez une maladie grave et que vous devez vous rendre à l’hôpital, le voyage peut être très long, coûteux et vous pourriez même devoir vous endetter simplement pour atteindre l’hôpital, avant même de commencer votre traitement.

Entre la maladie et l’espoir, il y a ce voyage.

À Gulu, près de l’entrée de l’hôpital, on aperçoit un « matatu », un minibus d’où descendent une vingtaine de patients : des hommes, des femmes, des enfants, chacun avec son petit paquet, se dirigeant vers l’entrée de la clinique externe.

Santo Uma, l’ingénieur de l’hôpital, nous dit : « Tu vois? Il vient de Lira, à 100 km au sud-est de Gulu. Il est conduit par un Mzee [titre honorifique pour un homme âgé respecté] qui, tous les matins, amène les patients de sa ville au Lacor. Il le fait à prix coûtant, par solidarité envers les patients et gratitude envers le Lacor Hospital. » Alfred, responsable de la communication de l’Hôpital et fils de Daniel, l’un de nos infirmiers décédés d’Ebola en 2000, a réussi à lui arracher quelques mots en 2023.

Voici son histoire.

Yusuf Abbas, connu sous le nom de Mzee Tabliq, vit dans les années 1980 une vie tranquille et paisible en périphérie de la ville de Lira avec sa femme et huit enfants. L’agriculture de subsistance constitue la partie principale de sa routine quotidienne, jusqu’à ce qu’une grave maladie bouleverse sa vie. Il a besoin d’une intervention chirurgicale complexe. Dans la région, isolée du reste du pays après la chute du dictateur Idi Amin, le Lacor Hospital était le seul établissement capable de réaliser une opération complexe.

Après avoir été renvoyé d’une clinique à l’autre, Yusuf arrive finalement à Gulu. Il ne sait pas que cela marquerait le début d’un voyage qui continue encore aujourd’hui. Quand il arrivé à Gulu, sa vie est en danger. Il doit être emmené en urgence au bloc opératoire, il est opéré et il se rétablit. « J’ai vu la bonté du Lacor quand j’ai été amené ici pour l’opération. Le Lacor ne vend pas d’oxygène et ne demande pas de pots-de-vin. Lorsque vous êtes opéré, il y a quatre ou cinq médecins, et quand l’un d’entre eux a des difficultés, ils se consultent, pas comme ailleurs, » se souvient-il.

En 1983, Yusuf devient chauffeur de camion. Après la guerre de libération menée par l’Armée de Résistance Nationale (NRA), il commence à venir à Gulu en tant que chauffeur de taxi. « J’emmène les gens au Lacor parce qu’il est béni par Dieu. Les gens que j’emmène au Lacor survivent dans la plupart des cas, à moins que leur heure ne soit venue », dit-il à Alfred. Au fil des ans, Yusuf a conduit des milliers de personnes au Lacor Hospital. Et il enseigne à ses enfants d’en faire autant. La plupart de ses clients l’appellent. « Je ne sais pas comment ils obtiennent mon numéro, » confie-t-il.

Yusuf a un parking fixe à Lira, sa ville, où ses « clients » peuvent le trouver. La plupart d’entre eux viennent de lieux encore plus éloignés, comme Kaberamaido, Soroti, Amolatar et d’autres endroits à plus de 300 km. Yusuf les accueille chez lui pour la nuit, où sa grande famille les attend avec un repas chaud. « J’accueille entre 12 et 14 personnes chaque jour. Nous partons de Lira vers 5 h du matin. La plupart d’entre eux ne connaissent pas l’endroit, donc je les emmène jusqu’aux portes de l’hôpital », raconte-t-il.

Yusuf, un musulman dévoué, ne fait pas payer le repas du soir ni l’hébergement. Pendant le voyage, il achète des casse-croutes pour ses passagers. Certains sont des clients réguliers. « Je voyage avec lui depuis que j’ai commencé à venir au Lacor. Il prend soin de ses clients pendant le voyage. Il achète du pain, des bananes, du maïs, » dit Akello, l’un des passagers. Yusuf est un homme très généreux : il ne charge facture que 13 000 shillings ougandais [environ 5 CAD] pour le transport, et bien qu’il demande beaucoup moins que le tarif standard de 20 000 shillings [environ 8 CAD], il ne rechigne pas à réduire davantage le montant si quelqu’un le lui demande. « Je fais cela pour Dieu. Dans l’islam, nous devons aider quiconque, que ce soit ta sœur, ton frère ou quelqu’un d’autre. Tu ne dois pas faire de publicité pour tes bonnes actions. Ces choses doivent être faites en secret. »

Le Mzee raconte que la plupart des gens qui l’appellent ne sont jamais allés au Lacor Hospital, et que, par peur que d’autres transporteurs ne profitent d’eux, ils préfèrent attendre qu’il ait une place de disponible. Le Lacor Hospital est situé à 6 km du centre-ville de Gulu. Les taxis, de vieux minibus qui ne partent que lorsqu’ils sont pleins, emmènent généralement les passagers depuis Lira au centre de Gulu; ceux qui se rendent à l’hôpital Lacor doivent prendre un autre taxi ou, s’ils sont pressés, prendre un boda-boda [moto-taxi précaire à plusieurs places]. En revanche, Yusuf conduit ses clients jusqu’à la porte de l’hôpital sans supplément tarifaire.

À l’hôpital Lacor, Yusuf est un aîné bien connu et respecté. Bien que le personnel de l’hôpital le connaissent depuis longtemps, ce n’est que récemment qu’Alfred a réussi à le convaincre de donner cette entrevue. Cela a nécessité un peu d’effort, mais il a cédé lorsqu’on lui a dit que son histoire pouvait inspirer beaucoup de gens à servir l’humanité sans discrimination. Il est cependant resté inflexible dans son refus de se faire photographier avec son matatu. « Ce serait comme me faire de la publicité », a-t-il dit.

Ayant épousé une femme acholi, Mzee Abbas est très attaché à Gulu. « J’enseigne à mes enfants à être bons et à me remplacer car mon temps s’achève. La plupart d’entre eux sont chauffeurs, et je suis heureux qu’ils suivent ma voie. Ce que la plupart des gens craignent dans les hôpitaux, c’est la sage-femme qui crie après les patients, mais ce n’est pas le cas au Lacor Hospital. Avec cet hôpital, les patients sont toujours heureux et les gens malades me recherchent précisément parce que je les y emmène. »

L’Évangile dit : « Si quelqu’un te demande ta tunique, donne-lui aussi ton manteau. Si quelqu’un te demande de faire un mille avec lui, fais-en deux. »

Yusuf est un musulman dévoué et observant qui, au nom de sa foi, se rapproche de ses frères en quête d’espoir et de guérison dans un hôpital catholique au cœur de la savane. L’ancien proverbe de Lao Tzu « l’arbre qui tombe fait plus de bruit que la forêt qui pousse » se reflète dans la réalité d’aujourd’hui : en ces temps de divisions assourdissantes, le silence de la forêt qui grandit rassure et apaise. Yusuf est un timonier d’espoir.

Mais l’espoir appelle à l’action et à la volonté. Quiconque, même petit, peut aider. Et Dieu sait que l’Hôpital Lacor a besoin d’aide. Depuis 30 ans, la Fondation Teasdale-Corti existe et s’efforce de soutenir l’Hôpital Lacor, mais elle ne peut le faire qu’avec votre aide !

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