Directement de Gulu

La malle des rêves

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En faisant de la place dans le petit débarras de la maison Corti sur le campus de l'Hôpital Lacor, pour accueillir le matériel de certains groupes chirurgicaux, nous avons retrouvé la vielle malle de maman. Une de ces malles vert foncé avec des serrures en laiton doré, comme on en utilisait dans les années 1950 lorsqu’on partait pour une longue période.

Sur le couvercle, on distingue encore, un peu jaunie par le temps, une étiquette en forme de bouclier aux couleurs de la France et une grande Statue de la Liberté. En haut, en grandes lettres, le mot Liberté, et juste en dessous, French Line.

Liberté était le nouveau nom du grand paquebot allemand Europa, qui, dans les années 1930, lors de son voyage inaugural, avait remporté le célèbre Ruban bleu, récompensant la traversée transatlantique la plus rapide. L’Europa avait mis seulement quatre jours pour rejoindre New York. Après la Seconde Guerre mondiale, le navire avait été cédé comme compensation de guerre aux Français de la French Line, qui l’avaient rebaptisé Liberté et restauré en un des paquebots les plus élégants de l’après-guerre. Sur l'étiquette, on peut encore lire : « Dr Lucille Teasdale, cabine 425, départ le 8 septembre 1960 ». Lucille achevait alors sa spécialisation en chirurgie pédiatrique. Le parcours opératoire acquis à l’hôpital Sainte-Justine de Montréal lui aurait permis d’accéder aux hôpitaux les plus prestigieux des États-Unis, mais ceux-ci l’avaient refusée parce qu’ils n’acceptaient pas l’idée d’une femme chirurgienne. Lucille avait donc choisi la France pour terminer sa formation : d’abord à Marseille, puis à Paris. Elle avait placé dans sa malle ses plus beaux vêtements, ses livres de médecine et toutes les cartouches de cigarettes que son père René lui avait offertes avant son départ. Elle s’était embarquée à New York sur le Liberté, qui mettait le cap sur Le Havre pour l’un de ses derniers voyages transatlantiques. L’année suivante, le navire serait en effet retiré du service.

Quelques années plus tôt seulement, le navire avait servi de décor aux dernières scènes du célèbre film Sabrina, dans lequel une splendide Audrey Hepburn (dans le rôle de Sabrina Fairchild) faisait tourner la tête du magnat Larrabee, interprété par Humphrey Bogart, surpassant par sa grâce toutes les différences de classe. La scène finale du film montre Audrey Hepburn s’allongeant, belle et mélancolique, sur une chaise longue du pont. Il est doux d’imaginer une scène analogue avec Lucille, elle aussi brune, élancée, jeune et belle. Dans la cabine 425, le coffre contenant tous ses rêves. Elle s’imaginait revenir au Canada après un an.

Son histoire sera différente. La malle en témoigne car son couvercle porte deux autres étiquettes : sur l’une est écrit « Contini & C. Milano : 291 PISA » ; sur l’autre, « Gift from CELIM, Comitato Laici Italiani per le Missioni, to the St. Mary’s Hospital ». Elles sont la trace du fait que Lucille avait rencontré Piero et qu’elle partait à bord d’un vol sur un C-119 Fairchild, de l’armée de l’air italienne en mission de paix : direction Entebbe, via Le Caire, puis Gulu, dans le nord de l’Ouganda.

Elle ne reviendra jamais. Sa vie sera pour Piero et pour le Lacor Hospital, où elle repose désormais avec lui. Elle rêvait de devenir chirurgienne pour les plus démunis dans les Indes. D’une manière différente et inattendue, son rêve s’est accompli.

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