Directement de Gulu

« Lucille? Elle était… surhumaine! »

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Cette année marque le 30e anniversaire de la mort de Lucille, survenue le 1er août 1996. Lors d’une récente mission à Lacor, nous lui avons rendu hommage au cours d’une longue conversation avec le Dr Odong, directeur médical et gynécologue, et le Dr Martin, directeur de l’établissement et chirurgien. Il en est ressorti un dialogue riche et intense que nous sommes heureux de partager avec vous. 

La docteure Lucille a été l’une des personnes qui m’ont inspiré à devenir médecin, » raconte le Dr Odong. « Un jour, je suis allé rendre visite à mon père, qui était hospitalisé à Lacor. Je portais l’uniforme de l’école secondaire de Gulu et j’ai rencontré une jeune femme en blouse blanche; elle m’a demandé qui j’étais et m’a conseillé d’étudier avec assiduité pour devenir médecin. Ces paroles sont restées gravées dans ma mémoire. J’ai terminé mes études secondaires, je me suis inscrit à l’Université Makerere de Kampala et j’ai obtenu mon diplôme en 1986. Un jour, le Dr Matthew Lukwiya est venu à notre résidence d’étudiants pour recruter de jeunes médecins pour l’hôpital Lacor. J’ai accepté. J’ai commencé à travailler avec Lucille à la clinique, dans les services et au bloc opératoire. 

Lucille en compagnie de sœur Pierina Asienzo, technicienne en anesthésie, décédée des suites de la maladie d’Ebola en 2000; comme le Dr Matthew Lukwiya et onze autres collègues.

Elle et le Dr Corti se consacraient entièrement à l’hôpital. Lucille avait une mémoire impressionnante : elle se souvenait très bien de tous les patients qu’elle avait vus à la clinique et s’informait de leur état. Nous n’étions que trois stagiaires et nous travaillions dans tous les services de l’hôpital. La nuit, il n’y avait qu’un seul médecin de garde pour tout l’hôpital. »  

« Je suis arrivé à Lacor en 1990, » raconte le Dr Martin. « La première chose que j’ai remarquée chez Lucille, c’était sa grande disponibilité à enseigner. Elle était toujours là, 24 heures sur 24, et elle était ravie quand on l’appelait pour lui demander son avis : elle venait et nous disait comment faire; elle était très rapide à prendre des décisions et à résoudre les problèmes. Ce n’étaient pas des cours théoriques, mais des cours pratiques, appliqués aux patients… et ensuite, nous pouvions constater les résultats de nos propres yeux… » « En salle d’opération, » reprend le Dr Odong, « elle te faisait confiance, mais elle voulait garder le contrôle, et elle te montrait tout étape par étape, elle te tenait le bras et t’enseignait les mouvements. » 

« Et elle voulait que tu fasses les choses d’une manière bien précise, » lui fait écho le Dr Martin : « Si tu mettais du temps à faire les nœuds, elle te disait : Tu dois apprendre! Prends ces fils, emporte-les chez toi, entraîne-toi et tu verras que demain, tu sauras les faire. Elle était aussi très stricte sur certains détails : si tu tenais un écarteur, tu devais le maintenir immobile d’une certaine façon; dès que tu bougeais, elle te rappelait à l’ordre, à tel point qu’on l’avait surnommée Ne bouge pas! Mais elle était capable de pratiquer n’importe quel type de chirurgie, de la tête aux pieds, même sur les enfants. 

C’était incroyable parce qu’elle était… surhumaine. Elle accomplissait une charge de travail impressionnante : quand je suis arrivé, elle était à la fois chirurgienne, gynécologue et même interniste. Le matin, il y avait la ronde des patients hospitalisés, puis la consultation externe. À 14 h, on se rendait au bloc opératoire : les mardis et jeudis, des interventions de chirurgie générale, et les mercredis et vendredis, des interventions gynécologiques. » 

Les chirurgiens plasticiens de l’hôpital Fatebenefratelli de Milan avec leurs collègues de Lacor. Debout, à partir de la gauche : le premier est le Dr Martin Ogwang, le troisième est le Dr Joses Komakech, chirurgien maxillo-facial, la sixième est Sœur Millie Among, directrice du service des soins infirmiers pendant de nombreuses années, et le neuvième est le Dr Emintone Odong.

« Au bloc opératoire, on travaillait jusque tard dans la soirée; nous avions beaucoup d’urgences et nous opérions souvent même la nuit, » raconte le Dr Odong. « C’était la guerre, nous recevions beaucoup de blessés abdominaux et de cas graves. Nous ne parvenions pas toujours à les sauver. Et puis, il y avait environ 150 accouchements par année, sans compter le cabinet pédiatrique et tout le reste du travail. Mais l’hôpital était plus petit et nous arrivions à nous en sortir. Chaque semaine, nous faisions tous ensemble la ronde des patients : le Dr Corti s’occupait surtout de la radiologie et de la pédiatrie, mais c’était la Dre Lucille qui était la médecin en chef. Le Dr Corti s’occupait des aspects logistiques; il parcourait sans cesse l’hôpital pour tout superviser et, au besoin, rappeler les gens à l’ordre. Parfois, lorsqu’ils signalaient ce qui n’allait pas, ils étaient très directs, mais très gentils. » 

« J’ai beaucoup appris à cette époque », raconte le Dr Martin. « Il y avait beaucoup de traumatismes, d’agressions, d’enfants avec des fractures, et des obstructions du pylore dues à des ulcères, ce qui nous a permis de nous exercer abondamment aux sutures gastro-intestinales et à la gastroscopie, que nous enseignait un médecin italien, le Dr Ronchetti. Aujourd’hui, les médicaments antiulcéreux, comme l’oméprazole, ont fait disparaître cette maladie. Nous avions divers cas de maladies tropicales des tissus mous que l’on voyait rarement à l’hôpital universitaire et que l’on ne voit presque plus aujourd’hui, et nous avons dû apprendre des techniques de chirurgie plastique. Il y avait des cas dévastateurs de cancer du sein, de torsions intestinales, de tuberculose abdominale, de péritonites et d’occlusions intestinales causées par des adhérences ou même par des vers. Ces dernières étaient assez impressionnantes et les infirmières s’enfuyaient, horrifiées. Je me souviens qu’une fois, Lucille a opéré un jeune garçon dont l’intestin était obstrué par 496 ascaris entremêlés [n.d.l.r. : vers pouvant atteindre 40 cm de longueur]. Ils ressemblaient à des spaghettis et il y en avait un bassin entier. Elle en était très fière, car elle avait battu tous les records rapportés dans la littérature. Plusieurs enfants présentaient des malformations anorectales, notamment la maladie de Hirschsprung, une affection congénitale qui entraîne une dilatation massive du côlon. Lucille prenait ces enfants très à cœur. Elle avait entendu parler d’une nouvelle technique mise au point par le professeur Soave de Gênes, qui garantissait aux petits une bonne qualité de vie, et elle lui avait écrit pour l’inviter à venir opérer quelques cas et lui enseigner cette technique. L’épouse du professeur avait répondu que son mari aurait sans aucun doute accepté l’invitation, mais qu’il était malheureusement décédé. Nous avons dû nous contenter des descriptions figurant dans les articles scientifiques. Il y avait vraiment beaucoup de travail, mais Lucille était très organisée et méthodique : les résultats étaient tangibles et on apprenait énormément. » 

« Les Corti s’occupaient beaucoup de nous, » se souvient le Dr Odong. « À cette époque, il y avait très peu de ressources. Parfois, le Dr Corti offrait des jeans aux médecins et la matrone [n.d.l.r. : directrice des infirmières] nous donnait un peu de riz. C’étaient des temps difficiles et les gens appréciaient beaucoup que quelqu’un prenne soin d’eux. Puis le Dr Corti m’a proposé de me spécialiser en obstétrique et en gynécologie. J’ai obtenu une bourse d’études et je suis parti à Makerere, mais là-bas, c’était très difficile car il y avait beaucoup de ségrégation entre les différentes tribus et le directeur ne nous voyait pas d’un bon œil, car à Lacor, nous avions déjà acquis beaucoup d’expérience, y compris sur des pathologies qu’ils observaient rarement. Je suis donc parti au Zimbabwe. En 1998, je suis retourné à Gulu. Les années de spécialisation avaient coïncidé avec la pire période de la guérilla, marquée par des déplacements massifs de population fuyant les campagnes et la création de camps de réfugiés. Ma famille avait elle aussi dû quitter le village pour trouver refuge en ville. C’est à cette époque que ma mère est décédée et que je me suis marié. » 

« La guerre s’intensifiait, » intervient le Dr Martin, « et nous avons dû faire face à la chirurgie de guerre. Nous recevions de plus en plus de blessés par balle présentant toutes sortes de traumatismes, puis ce fut le tour des mines. J’étais parti me spécialiser en chirurgie en juillet 1993. 

Extrait du journal de Lucille, 1991 :

« 12 octobre… à 8 h, j’ai opéré une occlusion causée par des ascaris… j’ai compté 400 vers! »

Pendant de nombreuses années, Lucille a elle-même pratiqué les anesthésies rachidiennes des patients qu’elle opérait ensuite.

Le bloc opératoire s’était agrandi : nous disposions désormais de cinq salles d’opération avec une unité de stérilisation. Nous recevions également beaucoup d’enfants souffrant de graves brûlures : en fouillant dans les casseroles, ils tombaient dans le feu. Même lorsque la brûlure guérissait, il restait des cicatrices importantes qui empêchaient, par exemple, les paupières de se fermer ou de bouger les bras. À cette époque, une équipe de l’hôpital Fatebenefratelli nous a aidés à mettre en place la chirurgie plastique reconstructive. Lorsque l’équipe devait arriver, nous rassemblions les patients, mais ils étaient toujours trop nombreux et les séjours à l’hôpital étaient très longs. 

À cette époque, on ne pratiquait pas de dépistage du cancer du col de l’utérus : de nombreuses femmes hésitaient à accepter un examen vaginal, et on voyait arriver de nombreux cas de cancer du col de l’utérus. Nous disposions de la radiothérapie et de nombreux cas étaient également traités par chirurgie — parfois au moyen de techniques non conventionnelles —, mais qui, j’en suis convaincu, ont sauvé de nombreuses vies.

Lucille était directe avec ses patients, au point de paraître brusque, mais elle leur disait la vérité. Plus tard, j’ai appris que si l’on dit la vérité aux patients, personne ne vous en tiendra rigueur.

Dans la région, l’infertilité féminine était très répandue [n.d.l.r. : ce qui entraînait une grave discrimination]. Nous n’en avions pas la preuve, mais nous étions convaincus que la schistosomiase en était l’une des causes [n.d.l.r. : une maladie causée par des vers que l’on contracte en se baignant dans des lacs ou des rivières contaminés]. Pour le confirmer, il fallait effectuer des biopsies rectales ou vaginales, puis nous administrions du praziquantel. Lucille disait : Une femme qui n’arrive pas à avoir d’enfants vient me voir, je traite la schistosomiase, et elle tombe enceinte! Ce n’est que dans les années 2000 que le gouvernement a lancé un programme pour éradiquer cette maladie, en distribuant massivement du praziquantel. Lucille avait mis en place un système qui fonctionnait bien. Elle formait rapidement les jeunes médecins à pratiquer les interventions d’urgence et les interventions de routine les plus courantes, ce qui nous a sauvé la vie pendant la guerre.

Lucille a contracté le sida au cours de ses nombreuses interventions d’urgence, mais le Dr Isaac était également arrivé, alors je suis parti faire ma spécialisation. J’aimais bien la docteure Lucille : elle était claire et directe; on n’avait pas besoin de deviner ce qu’elle pensait. Elle t’appelait, te disait ce qu’elle voulait et pourquoi elle voulait que ce soit fait de cette façon, puis elle affirmait ouvertement que tant qu’elle serait responsable, on ferait ainsi. 

Elle avait le sens de l’économie, ce qui n’est pas courant ici. Les gens utilisent les choses sans trop s’en soucier. » 

« À cette époque, les approvisionnements étaient rares. » – intervient le Dr Odong – « Les gants, les seringues et les aiguilles étaient stérilisés et réutilisés. Nous fabriquions nous-mêmes les solutions salines et les solutions de glucose pour les perfusions, et nous utilisions comme récipients des bouteilles de verre de Coca-Cola, lavées et stérilisées. Lucille achetait parfois au Canada des bobines de fil de pêche en nylon qui, une fois stérilisé, fonctionnait très bien comme fil de suture. 

Nous n’avions pas beaucoup d’infections, mais l’apparition du sida, puis l’épidémie d’Ebola en 2000, ont tout changé : nous sommes passés aux produits jetables, mais cela a représenté un effort financier considérable. » 

Lucille et Piero dans la salle d’opération. Lorsqu’une anesthésie générale était nécessaire, c’était Piero qui s’en chargeait.

« La guerre avait été très éprouvante : il était dangereux de se déplacer et les patients arrivaient en retard. Au Lacor, il ne restait plus que le Dr Matthew pour aider les Corti à gérer l’hôpital. Le pire moment a été lorsque les rebelles ont enlevé Matthew et quelques infirmières. Les Corti ont failli fermer l’hôpital. Finalement, sous la pression de la population et des aînés qui craignaient la menace de fermeture de l’hôpital, les rebelles ont libéré Matthew et les infirmières.

Lucille, bien qu’atteinte du sida, continuait à travailler beaucoup en consultations externes, mais elle avait peu à peu cédé les activités chirurgicales et gynécologiques à Martin et à moi.

Au début des années 90, à Lacor, la chirurgie obstétrique et gynécologique consistait principalement en césariennes et autres urgences; j’avais toutefois commencé à m’occuper des fistules obstétricales [n.d.l.r. : perforation – un trou - entre le vagin et la vessie, ou entre le vagin et le rectum, à la suite d’un traumatisme lié à l’accouchement]. C’était un problème fréquent, mais négligé par presque tout le monde, car il s’agissait d’une chirurgie particulièrement difficile. Lucille, au contraire, tentait de les réparer et j’avais commencé à m’y intéresser. J’ai ainsi acquis une belle expérience et, à ce jour, j’ai pu redonner une qualité de vie et une dignité à au moins un millier de femmes. Le président Museveni a récompensé mon travail par une médaille. »  

La maladie de Lucille s’aggravait; elle avait considérablement réduit son activité chirurgicale, la confiant d’abord au Dr Isaac, puis au Dr Martin, mais elle continuait à exercer en consultation externe. Dans les moments les plus difficiles, pendant la pause dîner, elle s’arrêtait un instant, se faisait poser une perfusion et retournait travailler. 

« C’était pourtant quelqu’un qui savait faire la distinction entre le travail et les moments de repos, » raconte le Dr Martin. « Quand nous allions chez les Corti avec Matthew ou Isaac, Lucille était assise là, dans un fauteuil ou sur le lit, en train de lire un livre. Elle avait toujours un livre à lire. Nous parlions avec le Dr Corti et elle écoutait; elle intervenait rarement dans la conversation, mais lorsqu’elle le faisait, elle exprimait son opinion. 

Je me souviens d’un épisode amusant : une fois, alors que ma maison était envahie de coquerelles, j’avais vaporisé beaucoup d’insecticide, mais j’ai eu une réaction : je transpirais abondamment et j’avais des vertiges. J’ai dit à Lucille que je n’arrivais pas à continuer l’opération, et elle m’a répondu : Mon fils, ne te tue pas, c’est inutile : c’est une lutte pour la vie et les coquerelles continueront d’exister et de te combattre jusqu’à ce que tu te décides à les laisser tranquilles. Elle était très protectrice et maternelle avec nous : une fois, la guerre s’était considérablement intensifiée et nous voulions sortir de l’hôpital. Elle m’a dit : À Gulu, on n’est en sécurité que si on est protégé par un mur. Dehors, c’est très dangereux. Si tu veux mon conseil, reste entre les murs de l’hôpital. Elle appelait ça des murs, mais en réalité, à l’époque, il n’y avait qu’un grillage métallique… mais d’une certaine manière, ça protégeait.

Finalement, elle n’a pas survécu et la maladie, avec ses complications, l’a emportée. À ses funérailles, il y avait des centaines de personnes venues de très loin à pied, malgré la guérilla qui faisait rage à ce moment-là. L’armée avait envoyé un char d’assaut pour protéger la foule rassemblée. Sans Lucille, le Dr Corti était anéanti et souffrait beaucoup de la solitude; il lisait et relisait ses lettres. Frère Elio et le Dr Matthew lui étaient particulièrement proches. Le Dr Matthew était devenu le point de repère de tout le monde. Et nous travaillions comme avant. »

Aujourd’hui, Lucille, Piero, Matthew et Elio reposent tous ensemble sous le grand arbre planté au cœur de l’hôpital, qui continue de vivre avec ses problèmes sans fin, mais aussi avec sa vitalité prodigieuse et providentielle.

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